NOTHOMB, Amélie -Acide Sulfurique

acide sulfurique

« Vint le moment où la souffrance des autres ne leur suffit plus : il leur en fallut le spectacle.
A.N.« 

L’avis de Telesia:

L’Histoire a ses parts d’ombre, c’est indéniable. La plupart de la population actuelle en est consciente, et cette majorité a pour habitude de le rappeler à quiconque aurait l’idée d’aborder le sujet. Par de belles paroles, nous critiquons les actes du passé et jurons de ne plus reproduire les erreurs commises. Avec Acide sulfurique, Amélie Nothomb remonte les bretelles. Elle rappelle que rien n’est plus hypocrite que notre propre parole, puisque notre trait de caractère dominant est sans aucun doute la mauvaise foi. Dans son oeuvre pleine de sens et de sous-entendus, le bien et le mal s’affrontent. Si bien et mal il y a. Enfermés dans un rôle qu’ils n’ont pas choisi, les principaux protagonistes du récit choisissent de s’affranchir de leurs devoirs fictifs, pour ainsi mettre en avant le véritable visage du coupable.

 

L’émission télévisée « Concentration« , mise en place dans le but de reproduire les conditions observées au sein des camps de concentration d’autrefois, intègre deux rôles principaux au scénario: les kapos, engagés pour faire la loi, mais surtout pour maltraiter les prisonniers, qui eux, n’ont pas été engagés, mais placés de force sur le plateau. C’est ainsi que Zdena, kapo, et Pannonique -prisonnière, nommée CKZ-114 par les organisateurs- sont entrées en confrontation. Tandis que la première représente la « bêtise satisfaite« , la seconde incarne la beauté et l’innocence. Tout au long du récit, les deux jeunes filles, âgées l’une comme l’autre d’une vingtaine d’année, ne cesseront de s’affronter, toujours de manière plus ou moins détournée; mais surtout, de façon de moins en moins impersonnelles.

Si l’on a pour habitude de distinguer le bien et le mal, il ne nous est pas habituel de prendre en compte leur similarité. En effet, quelle que soit la nature de nos actes, nous ne cessons de chercher la reconnaissance, consciemment ou non. C’est ce que Zdena va peu à peu découvrir. Jalouse de Pannonique, puisque celle-ci émeut sans aucune difficulté, elle se lance alors dans une introspection profonde. Aussi prend-t-elle conscience de la raison pour laquelle le public la considère comme partie intégrante du « mal »: « elle pensait qu’il valait mieux provoquer le dégoût que le subir« . Son comportement ignoble, en vérité, ressemble en fait à un déguisement, que Zdena ne saurait ôter, puisqu’elle n’était pas consciente de le porter. Finalement en quête de reconnaissance, Zdena se rend compte qu’elle désire en fait faire réagir l’autre. Et ici, l’autre, c’est Pannonique.

La raison de cette confrontation est simple: entièrement à l’opposé l’une de l’autre, les deux jeunes filles représentent schématiquement le bien et le mal. Chacune est parvenue à son but -on considère ici le désir d’être remarqué par autrui commun à tout être vivant au sein de notre société moderne-, l’une de manière inconsciente, l’autre à échelle très réduite. Ainsi vont-elles se lancer dans un combat unique, au cours duquel il faut user de son éloquence, ou de son rôle, afin de faire fléchir l’autre. Les opposés s’attirent, comme nous avons l’habitude de répéter. N’est-ce pas cela qu’illustre Amélie Nothomb dans son cours récit ? Mais en réalité, ils se complètent et se compensent. L’un ne peux être sans l’autre. Et Zdena comme Pannonique l’apprendront à leur dépend.

 

Passée cette confusion, menée à bout l’introspection, on a beau vouloir changer grâce à une prise de conscience soudaine, « Concentration » ne le permet pas. En bonne représentation de notre fonctionnement moderne, l’émission semble carricaturer la société Marxiste. En effet, les organisateurs, très peu présents au sein de récit, sont pour les participants des personnes plus ou moins abstraites. Discrets et effacés sous tous les points de vue, ils jouent le même rôle que les idéologies: importants, essentiels au bon fonctionnement du système, mais en réalité très peu présents dans les réflexions profondes. Ils sont néanmoins très restreints et ne se rendent pas compte de la précarité de leur situation: ils n’ont désormais pour objectif que la conservation de l’ordre, et jouent le rôle de pilier central, inaccessible mais qui fait regner l’ordre. Les kapos seraient alors une représentation du gouvernement, à l’aspect très utile et pourtant tout aussi manipulés que les prisonniers -le peuple.

Il n’empêche que les organisateurs sont moins touchés par le fait qu’ils ne puissent fuir leur rôle que les prisonniers, ou que la kapo Zdena. Zdena est enfermée dans son rôle de tiran, et Pannonique de l’image qu’elle renvoie, symbole de la rébellion. Les jeunes filles, afin de briser leur cellule, mettront tout en oeuvre pour collaborer. A l’aide de langages plus ou moins codés, la première « accepte de dialoguer avec [l’autre] », la seconde distribue du chocolat. L’idée étant, à terme, de s’allier et de trouver une solution. Mais justement, puisqu’il est possible de se battre, et de contourner les barrières qui nous entourent, finalement, qui est le plus coupable ? Les organisateurs, les médias, le gouvernement, les spectateurs… ou les participants ? La cruauté des organisateurs est un fait. Ils sont coupables. Mais l’hypocrisie des médias n’est-elle pas plus à blamer, étant donné qu’ils se servent de la souffrance d’autrui pour satisfaire leurs propres désirs ? Et qu’en est-il de la passivité des spectateurs ?

 

Acide Sulfurique est une nouvelle à débat, à réflexions et à introspection. Qui sommes-nous pour juger, affalés dans nos canapés bien au chaud ? Digne d’être lue, l’oeuvre d’Amélie Nothomb révèle un triste réalité qui fait réagir. Un excellent roman recommandable à tous.

 

Note: 20/20

« Si tu parles, tu meurs. Si tu ne parles pas, tu meurs. Alors parle et meurs« 

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3 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Roxann dit :

    Contente de lire enfin ta chronique ! Effectivement, nous avons un point de vue similaire finalement. Je reste cependant j’aurais aimé que tu approfondises la dichotomie bien/mal qui est tout aussi mal menée par Nothomb autour du personnage de Zdena comme tu l’as dit mais aussi autour de Pannonique; la notion de pouvoir des mots et du silence, de pouvoir sur l’autre (très présente dans cette oeuvre à l’échelle de Zdena et Pannonique mais aussi à l’échelle du pays; du gouvernement sur le peuple, du peuple sur l’individu) ou encore « l’amour » malsain, ce qui peut en découler ou encore l’addiction que cela peut provoquer (ce qui rejoint la vision du bien et du mal de Nothomb). Enfin, cela reste une belle chronique qui j’en suis sûre donnera envie de lire ce livre et qui sera un plaisir à lire (ce qui n’aurait peut être pas été le cas si tu avais parlé de tout ce que j’ai mentionné. Je suis plus du genre barbante moi ! ^^)

    Aimé par 1 personne

  2. Je suis d’accord, cet article devrait mériter un développement plus poussé. Le problème, c’est qu’à la base, mon site ne dois pas contenir trop de spoilers, et si j’approfondissais, je perds cette notion. J’ai beaucoup hésité, car j’avais vraiment beaucoup à en dire. Il faut que j’y réfléchisse sérieusement. Puisque je suis en train de revoir toute l’organisation de mon blog, je pense que je vais également revoir certains principes je pense. A voir.

    Et oui comme tu le précises, l’idée, c’est de donner envie de lire, pas forcément de tout détailler, de tout analyser. Je donne aux lecteurs une partie d’analyse, et pour ceux qui souhaiteraient approfondir, il y a justement les commentaires, ou LivrAddict pour ceux qui y sont.

    Je trouve aussi que l’oeuvre de Nothomb offre beaucoup de perspective de réflexion et que chaque argument peut être développé à différentes échelles. Je trouve ça formidable.

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