SIMENON- Les anneaux de Bicêtre

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« Huit heures du soir. Pour des millions d’humains, chacun dans sa case, dans le petit monde qu’il s’est créé ou qu’il subit, une journée bien déterminée s’achève, froide et brumeuse, celle du mercredi 3 février. Pour René Maugras, il n’y a pas d’heure ni de jour et ce n’est que plus tard que la question du temps écoulé le tracassera. Il est encore tout au fond d’un trou aussi obscur que les abysses des océans, sans contact avec l’univers extérieur. Son bras droit, pourtant, à son insu, commence à s’agiter d’une façon spasmodique, cependant que sa joue se gonfle comiquement à chaque expiration.« 

 

L’avis de Telesia:

Dans une société où le travail prime sur les relations, il faut paradoxalement savoir s’entourer convenablement. Cela, les habitués du Grand Véfour l’avaient compris. C’était simple: chaque premier mardi du mois, ils s’y retrouvaient, animés d’une ferveur toujours identique, liés par une amitié infaillible, mais tout autant fragile. Sans même s’en rendre compte, ils se sont créé une routine au sein de laquelle chacun semblait s’y retrouver. Ils étaient loin de se douter de l’illusion qui les entourait. Quand René Maugras, 54 ans, s’effondre au cours du repas traditionnel, tout bascule. Il sera le premier à s’en rendre compte. Protagoniste principal des Anneaux de Bicêtre, son évolution tout au long du roman est clairement perceptible. Si son point de vue général change du tout au tout dès le début du roman, il sera amené à changer de nouveau. Sans trop d’abord le savoir, son esprit indifférent à ce qui l’entoure se met en quête d’une vérité… mais laquelle ? Le scénario est simple, très peu attrayant pour qui n’en comprendrait pas le sens profond. La manière dont Simenon structure ainsi son oeuvre est digne des plus grands classiques. Axée sur la rétrospective de la vie de Maugras, la narration est fluide, précise et concise.

 

Sous ses airs de développement personnel, Les anneaux de Bicêtre se révèle être un très bon roman dramatique. On y retrouve René Maugras, sans cesse en attente d’une issue finale, d’une réponse. S’en rend-t-il compte ? Pas tout de suite, non. Dès lors qu’il se réveille sur son lit d’hôpital, son esprit se met à divaguer. Panique, regrets et désespoir, direz-vous. Etrangement, ce n’est pas le cas. Le journaliste ne pense qu’à peine à lui-même. Il se contente de replonger dans son passé. Persuadé d’être en fin de vie, résigné, il voit littéralement sa vie défiler devant ses yeux. La vitesse de cette rétrospective en revanche est très lente, puisqu’il est sans cesse interrompu. Agacé, René fouille ses souvenirs de manière plus ou moins désordonnée, fractionnée et un tant soit peu désintéressée. Il sent l’importance de cette démarche, mais n’en voit pas encore ni l’intérêt, ni l’émotion. C’est ainsi que Simenon tiendra lecteur comme protagoniste en haleine, et ce jusqu’à la toute dernière page.

Forcément, de nombreux autres personnages font leur apparition. En accord avec cette rétrospective, Maugras reprend ainsi contact, petit à petit, avec certains de ses proches, dont on sait très peu, si ce n’est l’estime qu’il avait envers chacun d’eux avant son accident. Tout au long du roman, il est étonnant de constater la corrélation entre la description physique de chacun des personnages et la qualité de la relation qu’ils entretiennent avec notre convalescent. Plus précisément, la qualité des propos qu’ils tiennent en sa présence. Ainsi, on a souvent affaire à des traits physiques peu attrayants, tel qu’une démarche fatiguée et affaissée, un regard vide, des gestes maladroits ou encore des paroles peu assurées ou fausses. L’auteur ne met que très peu de mots explicites sur les détails de ces relations, et tout fonctionne à la déduction. Lorsque Colette, née d’un premier marriage, fait preuve d’intérêt envers la situation de Maugras, « elle devient moins laide« . De la même manière, Lina, femme actuelle du malade, tremblante et alcoolique, a une relation compliquée avec son mari dont on a très peu de détails fonctionnels. Leur réconciliation et le temps qui marque la compréhension totale de l’un et de l’autre se caractérisent par l’étreinte qu’ils finissent par avoir, et durant laquelle Maugras remarque que « ses cheveux […] ne sont plus gras« .

Et puis, toujours dans l’idée d’une littérature classique, Simenon décide de donner aux femmes de son roman un rôle assez particulier. Les lecteurs contemporains ont pour habitude de dévaloriser les oeuvres trop peu appréciatrices des valeurs féminines, à propos desquelles notre société actuelle débat très régulièrement. C’est compréhensible. Ici, les femmes ont une place visiblement importante dans la vie de Maugras. Depuis toujours, elles ont été sources de réconfort à chaque fois au moment le plus opportun, lui offrant ce dont il avait besoin lorsqu’il en avait besoin. Bien sûr, elles ne lui étaient pas soumises à tout va. Non, elles passaient juste par là, par pur hasard. Et Maugras a fini par faire un petit bout de chemin avec chacune d’elles. Quand il rencontre mademoiselle Blanche et Josépha, autant dire que Lina est mise au second plan. L’impression générale, c’est que les femmes sont en fait bien souvent assimilées à des objets. On cite par exemple l’une des pensées du convalescent: « Là-bas [au journal], les plus appétissantes sont comme marquées et manquent de spontanéité« . Outre le fait qu’elles soient très lourdes de sens vis-à-vis du contexte au sein duquel Maugras a eu ces idées, on remarque un manque de considération certain pour la gente féminine. Alors que René était perdu dans ses pensées, « un souvenir émerge, presque loufoque« . Aucune surprise, il s’est rappelé l’une de ses conquêtes temporaires. Et « elle portait [un] nom ridicule« . Charmant. Le fait est que dans le présent de l’oeuvre, René s’est créé une relation en partie imaginaire avec mademoiselle Blanche et Josépha, ses deux infirmières attitrées. En réalité, il existe une parallélité entre cette remarque, et la relation qu’il entretient avec sa femme. Les infirmières semblent compenser. Elles remplacent ce qui manque. Et la balance se renverse: petit à petit, réalité refait surface, tandis que le couple se met à chercher des solutions.

 

Finalement, malgré cette apparence peu flatteuse des femmes que donne Simenon, analyse faite, une idée ressort: sans cette présence féminine, le roman ne serait rien. Sans cet élément, il n’aurait plus cette teneur. Les femmes ont en effet joué un rôle non négligeable dans l’analyse que Maugras fait de sa vie.

 

A son réveil à Bicêtre, on découvre un journaliste privé de parole et de mouvements. Sans le connaître, une évidence émerge: la personne que l’on a allongée ici, sur ce lit, n’est pas la même que celle qui buvait en riant aux tables du Grand Véfour. Son point de vue est différent, ses avis ne sont plus les mêmes. D’après lui, « il […] observait [le monde], plus du dedans, mais du dehors, en étranger » « Il n’a plus les mêmes problèmes qu’eux, il les a dépassés ». A sa manière, il avait quitté la Terre. Parce que ses raisonnements sont dès lors très impartiaux. Confus, certes, et parfois assez faux, mais impartiaux. Alors qu’il reçoit à son chevet bon nombre de visiteurs, il établit le portrait de chacun de ses interlocuteurs. Puisqu’eux parlent et lui non, il a d’ailleurs le temps de se préoccuper des arrières-pensées de ceux-ci. En fait, il s’éloigne peu à peu, comme si son esprit s’élevait, en quête d’une vérité dont il ne connaissait même pas la teneur. Mais le changement qui s’opère au sein de Maugras est -si on peut dire- officialisé un peu plus tard, permettant ainsi aux éventuels retardataires de comprendre la problématique du roman. « Il va terminer cette journée du lundi 8 février, sa septième journée d’hôpital, sans se douter qu’elle marque la fin d’une tranche de sa vie« .

Ce changement de personne se traduit par un cheminement assez long dans le temps mais très peu compliqué. Au réveil indifférent à tout, il va peu à peu reprendre intérêt non pas à la vie, mais à la réflexion. Très peu concerné par la finalité de son sort, étant donné qu’ « il jurerait qu’il n’a jamais connu une sérénité comparable à sa sérennité actuelle« , il se comporte comme un spectateur protégé, et ne réagit à rien. Pas si simple que ça à comprendre, en réalité, et bien qu’il ne le sache pas encore, sa situation loin de tout le rend heureux, du fait de son opportunité de repartir à zéro. Sa première réaction émotionnelle, la reconnaissance, ne passe pas inaperçue. D’ailleurs, Maugras s’en veut et se rembrunit de plus belle. C’était « le premier pas d’un retour forcé parmi les hommes« . Et puisque la journée du 8 février a marqué un tournant, il lui est arrivé, pour la première fois depuis son arrivée, d’être « curieux de l’un de ses voisins« . Et alors qu’il s’était résigné, qu’il s’était même satisfait de son sort, il s’est retrouvé propulsé dans une tornade de sentiments et d’émotions, découvrant alors un besoin de savoir, et de comprendre. Ainsi, « la vérité, plus compliquée, ne s’explique pas« .

Ses amis d’avant l’accident, qu’il connaît depuis très longtemps, devraient pouvoir le comprendre, et prévoir ses pensées. Or, René se rend compte que ce n’est pas du tout le cas. « On veut penser pour lui », et ça ne lui plaît pas. C’est pour ça qu’avec un recul certain sur ses relations, « Maugras cherche la faille, les défauts dans la cuirasse chez ceux qui ont constitué son entourage« . Il prend l’habitude d’observer, à défaut de pouvoir questionner. Cela le trouble car, de plus en plus, il est mal à l’aise avec la teneur des résultats de ses analyses: bien souvent, « il n’est pas loin d’une découverte« . Conclusion après conclusion -toujours très discrètes-, le protagoniste finit par découvrir une importance à la vie: son indifférence est alors remplacée par un sentiment d’appartenance: « est-il possible que cela ne signifie rien ?« . On enchaîne les questionnements, allant jusqu’à discuter du droit de « quitter la partie« , à renfort de souvenirs dans lesquels Lina pensait au suicide. Le fait est que là est la signification de l’oeuvre. Une quête de vérité par un homme aisé et haut placé, tant socialement que professionnellement, qui avait tout à perdre, et qui s’en est accommodé pour ensuite tout remodeler.

 

Finalement, l’évolution de René Maugras tout au long du roman, proportionnelle à celle de sa maladie, détient en fait le secret de son bonheur. Au cours de sa convalescence, il redécouvre le monde qui l’entoure, il apprend à comprendre ses sentiments, et à ne pas se contenter d’un univers personnel beaucoup trop instable. Quitte à renouveler nos relations, surtout, ne négligeons pas nos sentiments et attentes. Ne nous enlisons pas dans une fausse routine qui, en réalité, ne nous définit pas. Voilà ce que l’oeuvre transmet, et elle a véritablement sa place sur nos étagères.

 

Note: 15/20

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5 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Quelle chronique une nouvelle fois!
    je ne vais pas te dire que je vais le rajouter à ma wish! Tous les Simenon sont sur ma wish!
    J’ai l’impression que tu as su voir des éléments dans le roman qui n’était pas forcement flagrant!

    Aimé par 1 personne

  2. Merci Nicolas!
    Oui, j’ai cru comprendre que Simenon t’étais cher. Mais je dois t’avouer que je ne m’attendais pas du tout à ça en ouvrant le bouquin. J’avais cru entendre qu’on avait affaire à du policier avec cet auteur, mais manque de chance, je ne suis pas tombée sur le bon titre. Passée cette surprise, j’ai passé de bons moments de lecture.

    En ce qui concerne l’analyse, je crois que mon côté scolaire est ressorti. Alors que j’étais au lycée, mon professeur de Français, un peu barge avec qui j’ai eu du mal à m’entendre au début, et qui finalement s’est révélé être un modèle pour moi, était très strict sur les analyses de texte. Il voulait me faire lire Simenon, et je lui avais balancé un beau « Non » en ne lui rendant jamais l’analyse. J’étais de nature rebelle. Du coup, c’est aussi un peu pour lui que j’ai poussé mon analyse

    Aimé par 1 personne

  3. C’est un bel hommage que tu rends à ce professeur Telesia!
    En revanche, Simenon n’est pas très policier (mis à part Maigret bien sûr) et je trouve qu’il n’est pas facile de leur donner un genre! Les spécialistes parlent de »romans durs » je crois. J’irais vers roman « noir » mais ce n’est pas juste non plus. Je le classe dans mon blog en « littérature » aux côté des plus illustres auteurs!

    Aimé par 1 personne

  4. Ah oui voilà, c’était ça! Je m’en souviens maintenant

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