FAULKNER William -Le bruit et la fureur

faulkner

« L’histoire se déroule dans la région de Yoknapatawpha. Le drame se déroule entre les membres d’une de ces vieilles familles du Sud, hautaines et prospères autrefois, aujourd’hui tombées dans la misère et l’abjection. Trois générations s’y déchirent : Jason Compson et sa femme Caroline née Bascomb ; leur fille Candace (ou Caddy), et leurs trois fils, Quentin, Jason et Maury ; Quentin enfin la fille de Caddy. Autour d’eux trois générations de « nègres » : Dilsey et son mari Roskus ; leurs enfants, Versh, T.P. et Fron ; plus tard, Luster, fils de Frony.« 

 

L’avis de Telesia:

Eh bien! que d’émotions dans ce roman hors du commun… Et pour cause! Il se voit attribué le prix Nobel de littérature en 1949, alors que de célèbres écrivains français le lisent et le commentent.

L’auteur de l’oeuvre ? William Faulkner. Réputé pour son style tant adroit que complexe, il nous livre Le bruit et la fureur sous la forme d’une « histoire contée par un idiot, pleine de bruit et de fureur, qui ne signifie rien« , reprenant ainsi sans le savoir d’abord, ensuite avec entrain, la plume de Shakespeare.

Par ailleurs, soucieux d’offrir au lecteur français une traduction des plus fidèles, Maurice Edgar Coindreau accompagne son précieux travail d’une préface dont la lecture est indispensable -ne serait-ce que pour comprendre les liens relationnels entre les différents personnages. Ainsi, l’éventualité du besoin d’un ou plusieurs retours sur celle-ci est à prévoir si l’on souhaite comprendre l’oeuvre comme il se doit.

S’il fallait en donner une approximation, disons qu’une cinquantaine de page est nécessaire afin de saisir le fonctionnement du roman, et peut-être davantage pour interpréter les éléments du récit.

Tout d’abord, il faut savoir que l’oeuvre se divise en quatre parties, chacune représentant une journée. Au cours de ces journées, plusieurs flashbacks, très nombreux, constitueront en fait le contenu de l’ouvrage. Apparemment très peu concerné par la chronologie des évènements, Faulkner ajoute à cette première difficulté un désordre tout autre: il donne à son oeuvre une dimension telle que la narration ne se fait non pas dans l’ordre temporel, mais du plus confus au plus clair. Etonnamment, la globalité du récit pourrait être comparé à ce que l’on perçoit lorsque l’on sort du coma.

Prenons alors pour exemple un réveil progressif. Confus, on perçoit tout d’abord ce qu’il se passe alentour par bribes. Suite aux réveils successifs, et aux périodes de coma intermédiaires, on a l’impression que toutes nos perceptions se mélangent: tout nous revient et il est difficile de faire le tri, de classer les souvenirs dans le temps, de les séparer de nos propres pensées. Finalement, nos celles-ci s’éclaircissent, nos idées sont claires, et enfin, on se réveille, et on voit.

Ces différentes étapes sont toutes visibles dans Le bruit et la fureur, chacune représentative d’une partie du récit. Et pour une fois, nous allons les détailler.

Ainsi, la première journée, celle du 07 Avril 1928, est contée par Benjamin -surnommé Benjy, autrefois appelé Maury-, l’idiot dont la citation de Shakespeare fait allusion. Se succèdent alors sensations, émotions, perceptions, quelquefois ponctuées par de rares pensées. On assiste alors à cette journée particulière, puisque c’est l’anniversaire du narrateur. Mais plus encore, celui-ci ne cesse de se remémorer de douloureux souvenirs, confus et souvent incompréhensibles pour qui ne connait pas à l’avance la teneur des évènements ici chroniqués. Les sauts dans le temps sont annoncés par des passages en italique, apparaissant comme une image floue du passée comme on les voit mises en scène dans les films.

Le narrateur change pour chaque journée qui nous est décrite. La seconde, plus ancienne, est datée du 02 Juin 1910. On suit alors Quentin dans toutes ses ruminations, au cours desquelles il passe en revue de nombreuses scènes révolues et plus ou moins anciennes, alors qu’il passe sa journée à préparer un acte dont il ne remet même pas en question la nécessité. Dans cette partie notamment, l’écrivain américain retranscrit fidèlement ce qu’il veut être les pensées de son personnage. La lecture en est laborieuse: pas ou très peu de ponctuation, flashbacks désordonnés… Les phrases sont jetées sur les pages sans vraiment en être: italiques et lettres droites se succèdent, superposant ainsi plusieurs récits dont les phrases s’entrecoupent; une page pourrait ainsi être lue plusieurs fois en ne se concentrant soit que sur les lettres droites, soit sur les italiques. Cette syntaxe étonnante garde le lecteur sans cesse en haleine, non pas confus comme dans la partie précédente. Ce qui est vraiment fascinant, c’est la capacité de Faulkner à réussir à nous faire lire les pensées de Quentin de manière à ce qu’elles ressemblent aux notres: virevoltantes, cohabitant avec les éléments du monde réel.

Finalement la troisième et quatrième parties (journées du 06 et du 08 Avril 1028) sont beaucoup plus abordables. Le récit de Jason, qui vient en troisième, est sans aucune difficulté, si ce n’est encore quelques subtilités: les pensées sont certes clairement retranscrites, mais pas la perception des sens -la vue notamment: lorsqu’il voit Caddy, il la voit, c’est une information évidente, pas besoin d’en plus mettre un nom sur le visage alors qu’il l’a déjà reconnue. Beaucoup d’éléments abordés précédemment sont alors éclaircis et on comprend toute l’histoire.

Reste la dernière journée, récit objectif à la troisième personne du singulier, au cours duquel, comme évoqué plus haut, on se réveille et on voit: arrivent les premières descriptions des personnages, des paysages; les premiers détails extérieurs; les premiers avis impartiaux… Une conclusion, un bilan, une vue globale comme un plan final enregistré par un drone en altitude et non pas par des caméras sur terre.

De sa manière toute à  lui, Faulkner a su nous offrir une oeuvre non pas sous la forme d’un récit, mais de pensées et de ressentis. Aussi, le lecteur se retrouve face à une oeuvre aussi confuse et désordonnée que le sont nos propres monologues intérieurs -d’où le besoin général de la prise de note pour organiser nos idées.

Cette chronique se veut explicative plus qu’elle ne donne mon avis, c’est pourquoi suit le bilan très concentré de ma fabuleuse lecture.

L’ouvrage n’est pas simple à aborder, et pour un esprit qui ne prend pas forcément plaisir à se torturer comme Faulkner nous incite à le faire, il n’est pas non plus agréable. Néanmoins, l’écrivain nous livre ici une oeuvre hors du commun et totalement fascinante, exquise et… je ne saurais trouver de mot suffisamment puissant pour décrire la qualité du travail fourni. Rares sont les romanciers capables d’ainsi retranscrire  ce qui a été retranscrit. Et parce qu’une lecture n’est pas que plaisir ou savoir, celle-ci mérite une admiration totale, quelque fut votre facilité ou difficulté à la lire. Elle fait sans aucun doute partie des incontournables de notre monde littéraire, et l’extase ressentie pendant ma lecture restera bien entendu dans ma mémoire…

 

Note: 20/20

 

« oui je le hais je mourrais pour lui je suis déjà morte pour lui je meurs pour lui encore et encore chaque fois que cela se produit

pauvre Quentin

elle se renversa en arrière appuyée sur ses bras les mains nouées autour des genoux

tu n’as jamais fait cela n’est-ce-pas

fait quoi

ce que j’ai fait

si si bien des fois avec bien des femmes

puis je me suis mis à pleurer sa main me toucha de nouveau et je pleurais contre sa blouse humide elle était étendue sur le dos et par-delà ma tête elle regardait le ciel je pouvais voir un cercle blanc sous ses prunelles et j’ouvris mon couteau« 

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5 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Superbe chronique pour laquelle j’ai fait une exception en lisant la préface! D’habitude, je veux accéder à une oeuvre le plus proche de comment elle a été perçu au moment de sa sortie. Sans préface donc!
    Ce roman, je ne l’aurais pas aimé car trop obscur (volonté de Faulkner) mais la préface décrit bien les intentions narratives de l’auteur et on peut en voir la qualité littéraire. Prix Nobel méritée. Et comme j’aime être bousculé dans mes habitudes, j’aime bien Faulkner!

    Aimé par 1 personne

  2. Moi aussi je lis rarement les préfaces, je crois d’ailleurs que c’est la seule que j’ai lue intégralement et plusieurs fois même!
    J’ai vu que ton avis était plus mitigé que le miens, et c’est compréhensible! En fait, pour ma part, je l’apprécie surtout pour le style. L’histoire en elle-même m’attire un peu moins, mais un roman sans histoire n’en est pas un…!
    Je suis ravie d’avoir pu discuter de cette oeuvre, que je n’aurais pas découverte sans toi 😉

    Aimé par 1 personne

  3. Avec plaisir Telesia! 😉

    Aimé par 1 personne

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